Non papa, non tu ne peux pas le faire, tu n’as pas le droit, envoyé Linda en mariage, elle n’a que 14 ans… je le répétais étant hors de moi. La seule réponse qu’il me donnait quand il voulait bien m’accorder le moindre respect, car selon lui j’étais assez jeune pour comprendre c’était : « c’est la tradition, on doit respecter la tradition »
J’hurlais de toutes mes forces ces mots devant le visage de ma mère qui se battait tant bien que mal pour éteindre ses émotions face à cette décision. Les oreilles bien tendues des voisins et leurs avis sur la question étaient aussi visibles qu’un nez sur la figure. Maman Zelda le répétait avec l’assurance de détenir une raison absolue « c’est la tradition, et on doit la respecter » combien de fois nous a-t-on servit ce propos espérant que nous aussi on le répète aux générations futures sans même comprendre les fondements ?
J’ai grandi dans la région du nord d’ouest du Cameroun, la ville de Bamenda. Mon père chef d’un canton ne s’est pas opposé à ce que nous suivons une éducation.
Mais hélas Ce qui avait commencé en 2016 comme une simple grève d’enseignants qui revendiquaient leur droit d’être traités décemment a fini par étendre ses tentacules jusque dans tous les autres secteurs.
Vulgairement connu sous le nom de crise anglophone, voilà depuis déjà 4 ans que ce calvaire dur, mais pour le comprendre il faut l’avoir vécu. Mon père a tout perdu; tout ce qu’il avait reçu comme héritage et ce qu’il s’était battu pour construire. C’est en 2018 que les sécessionnistes ont mis le feu à notre dernière plantation, celle là qui nous permettait encore de ne pas crever de faim ici dans la ville de Dschang où nous avons été obligés de nous réfugier fuyant la guerre de l’autre côté.
La misère était désormais bien assise à notre table, à coté d’elle la tradition que mon père avait emportée avec lui jusqu’ici. Chef de canton de son état. Papa malgré l’insécurité qui régnait dans notre village, papa s’y rendait toujours mettant en avant le fait qu’il doit faire des rites, sans quoi la paix ne reviendrait pas. C’est avec le pouce coupé qu’il est rentré à la maison de son dernier voyage. Ma mère nous consolait avec cette phrase qui était au fil du temps utilisé comme le matelas de l’ignorance : « c’est la tradition, ce sont les ancêtres qui ont cessé de veiller sur nous »
Mon père écoutait peu, il renvoyait tout à la tradition. Un matin dans cette pièce unique séparé par un rideau, il chuchotait à ma mère avoir trouvé une solution pour améliorer notre situation. Il évoqua le nom de papa Pierre dans ses propos, l’un de nos voisins très connu dans le quartier pour avoir épousé une jeune fille de 12 ans, l’affaire avait fait la une sur les réseaux sociaux, le monde était choqué, mais il répondait encore c’est la tradition. A le voir avec sa femme de 12 ans, on ressentait tout l’échec des séminaires et des conférences et débats fait sur le mariage précoce et ses conséquences pour la jeune fille et la société. Je ne m’imaginais même pas si cela devrait arriver à l’une de mes sœurs.
Connaissez-vous le proverbe qui dit je cite quand on parle du loup on voit sa queue ?
Mais mon père avait trouvé une solution, depuis deux semaines déjà il était très proche de ce fameux papa Pierre qu’il appréciait et affectionnait de plus en plus. Notre situation n’était pas très bonne, mais il commandait à ma mère des mets traditionnels lorsque son nouvel ami passait chez nous, c’est devant la porte que mon père le recevait, nous n’avions pas assez d’espace.
Ils parlaient pendant des heures et des heures, après son départ mon père nous parlait de tradition, de comment il faut faire des sacrifices pour que ses enfants puissent trouver un bon mari. Il nous parlait de ce qui se passerait si à jamais on ne faisait pas ces rituels.
Demain j’irai au village pour ce rituel annonçait -il à ma mère, le ton employé ne nous laissait pas placer le moindre mot. Les jeunes ne devraient pas parler dans les choses de adultes, c’est en ces mots que mon père me répondait lorsque parfois j’essayais de le raisonner sur certaines de ses décisions.
C’est au petit matin que mon père s’était enfin résolu à confier à ma mère qu’il avait proposé ma sœur Linda de 14 ans en mariage à son ami papa pierre. Ma mère fut choquée, mais en tant que bonne femme qui respecte la tradition, elle ne pouvait s’opposer à son mari. l’UNICEF a estimé que 13% des filles camerounaises sont mariées avant 15 ans, voilà ma petite sœur qui s’en va à son tour grossir ce pourcentage.
On prédit toutes les malédictions du monde aux femmes qui osent contredire leurs maris . Dans nos mœurs africaines il est difficile de s’opposer à ce genre de décision, surtout lorsqu’on est une femme ou un enfant de risque d’être taxé de personnes qui ne respectent pas la tradition. Voilà donc que le bâton de la tradition empêchait ma mère d’essayer raisonner mon père.
Notre oncle, le seul frère de papa était celui le mieux placé pour raisonner mon père, il pensait différemment lui qui avait fait l’occident. Mais il n’est plus de ce monde il y’a 3 ans maintenant . Mes tantes paternelles comme maternelles en tant que femme n’oseraient pas s’opposer au mariage de ma jeune sœur de 12 ans. Même celle qui avait fait des études de psychologie mon père refusait de l’écouter.
Encore élève en classe de terminale, je comprenais plus encore l’importance d’être bien éduqué, de maitriser le langage d’expression face aux adultes et à la société traditionnelle. Je n’avais que ma voix pour sensibiliser. Il fallait que j’y arrive et vite, si non je verrais encore mon père mettre sa vie en danger quand -il se rendra au village désormais en insécurité convaincu de bien faire au nom de la tradition. Ma pauvre petite sœur qui caresse le rêve de devenir médecin depuis son enfance, si nous ne faisons rien tout s’arrêtera là pour elle.
Par Rihanno Mars







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